Fin avril. Le soleil est au rendez-vous, mais le vent reste frais. Nous nous retrouvons devant l’ancienne verrerie de Leipzig. Cet après-midi, l’équipe d’animation du Transformatorenwerk de Leipzig se réunit pour un café-récits d’essai suivi d’un temps d’échange.

De Natalie Freitag, coordinatrice régionale pour la Suisse alémanique, Réseau Café-récits

Lors de nos formations en ligne et de nos rencontres d’échange sur Zoom, nous accueillons régulièrement des personnes d’Allemagne, d’Autriche, de France, et parfois même de Turquie ou des îles Canaries. Ces échanges montrent à quel point le Réseau Café-récits Suisse dépasse aujourd’hui les frontières du pays.

C’est ainsi que Cornelia Rank a découvert notre réseau en 2021 avant d’introduire les cafés-récits à Dresde puis à Leipzig. Au fil des rencontres régulières sur Zoom, les échanges se sont multipliés et j’ai finalement été invitée à leur rendre visite. Fin avril 2026, j’ai donc parcouru les 700 kilomètres qui séparent Saint-Gall de Leipzig.

Le Transformatorenwerk trouve son origine dans la pratique philosophique. Cornelia Rank souhaitait lui donner une nouvelle dimension en créant des espaces où les personnes peuvent raconter leur histoire, partager leurs expériences et parler de leur vie. Elle a commencé à proposer des cafés-récits et a progressivement constitué une équipe de cinq autres animatrices et animateurs, tous engagés dans une réflexion approfondie sur leur rôle.

C’est justement ce travail que je découvre aujourd’hui. L’ancienne verrerie est devenue un lieu de rencontre hors du commun. Le béton fissuré laisse réapparaître arbres et végétation. Une cuisine, de nombreux endroits où s’asseoir et même un sauna invitent à la découverte. Nous nous installons dans la Maison de verre, un espace aménagé au cœur même du bâtiment. Café et thé sont déjà prêts. Le gâteau attendra la deuxième partie de l’après-midi.

Le thème du jour est « la dignité ». Pour lancer les échanges, l’animatrice a disposé dans la salle des images et des mots découpés dans des magazines. Nous les observons en circulant librement dans l’espace. Que nous évoquent-ils ? Quel lien pouvons-nous faire entre ce lieu, ces images et la dignité ? Quelques questions ouvrent ensuite la discussion. Chacune et chacun partage une histoire, un souvenir ou une réflexion autour de la dignité. Nous parlons de notre propre dignité, de ce que nous souhaitons reconnaître chez les autres, mais aussi des situations où nous nous sommes sentis rabaissés ou blessés. Le temps passe sans que nous nous en rendions compte. Peu à peu, le groupe se rapproche. Les récits créent des liens.

Nous prenons alors le temps de revenir sur l’expérience vécue, tant du point de vue des participantes et participants que de celui de l’animatrice, qui conduisait un café-récits pour la première fois. Très nerveuse au départ, elle affiche désormais un sourire soulagé. Le thème et les récits ont touché chacune et chacun. Animer un café-récits demande de l’attention, de l’écoute, une certaine sensibilité à ce qui se passe dans le groupe et la capacité d’accueillir ce qui émerge dans l’instant.

Nous terminons la journée au soleil. Les prochains rendez-vous prennent forme, la motivation est palpable et la collaboration est un véritable plaisir. Comme il est beau de voir le café-récits rassembler des personnes au-delà des frontières, des cultures et des générations, et favoriser la compréhension mutuelle. De Saint-Gall à Leipzig, dans cette ville et dans ce lieu où tant de choses continuent de se transformer, les histoires aident à se souvenir, à guérir et à avancer.

Informations sur le lieu et le Transformatorenwerk Leipzig

Plus de 150 personnes ont pris le temps de répondre à notre enquête. Leurs retours dressent un tableau particulièrement encourageant : le Réseau Café-récits est apprécié, et les attentes pour les années à venir sont à la fois claires, concrètes et porteuses d’élan.

Le message principal est clair : les participant·es ne demandent pas davantage de théorie. Ce qu’elles et ils souhaitent avant tout, c’est un soutien accru pour mettre en œuvre des cafés-récits , davantage d’échanges d’expériences, des ressources concrètes et une meilleure visibilité.

Les réponses vont toutes largement dans le même sens. De nombreuses personnes souhaitent découvrir des exemples issus du terrain, participer à des cafés-récits de découverte, échanger avec d’autres animatrices et animateurs ou bénéficier d’occasions d’apprentissage mutuel. Les personnes interrogées mentionnent également des besoins très concrets : outils pratiques, guides, partage d’idées, soutien au lancement de nouveaux cafés-récits ou meilleure visibilité pour les initiatives existantes. Le Réseau n’est ainsi plus perçu uniquement comme un organisme de formation, mais de plus en plus comme une communauté de pratique et un pôle de compétences au service de la mise en œuvre des cafés-récits.

Les offres liées à la communication et à la visibilité obtiennent les évaluations les plus élevées. Près d’une personne sur deux (44 %) leur attribue la note maximale. Le site internet occupe lui aussi une place centrale : 95 % des répondant·es le connaissent et près de la moitié l’utilisent régulièrement. Quant à l’agenda, il est consulté par environ 70 % des utilisatrices et utilisateurs. Il permet de découvrir les initiatives menées dans différentes régions et de voir ce qui se fait ailleurs. Le commentaire d’une participante résume bien son utilité : « J’apprécie particulièrement l’agenda, car il permet de découvrir les thèmes abordés ailleurs. » L’enquête confirme ainsi la portée importante des outils de communication déjà en place.

Certaines priorités varient selon les régions linguistiques. En Suisse romande, la formation continue occupe une place particulièrement importante, tandis qu’au Tessin, la visibilité et la mise en réseau sont jugées encore plus essentielles.

Un autre résultat mérite d’être souligné : parmi les 92 animatrices et animateurs ayant participé à l’enquête, 47 ne sont pas membres de l’association. Dans le même temps, près de la moitié des personnes interrogées se disent prêtes à s’engager davantage au sein du Réseau à l’avenir. Cela montre combien la communauté dispose déjà de ressources, de compétences et d’un fort potentiel d’engagement.

L’enquête met également en lumière certains défis. Seules 5 % des personnes interrogées indiquent que les thèmes proposés ne les intéressent pas. Les obstacles les plus souvent évoqués sont d’ordre pratique : les longs trajets, le manque de disponibilité ou les exigences organisationnelles. Autrement dit, ce ne sont généralement pas les contenus qui freinent la participation, mais plutôt les contraintes pratiques.

Les résultats illustrent aussi l’ancrage géographique du Réseau. Les réponses proviennent de toutes les régions linguistiques de Suisse. Outre les cantons à forte densité, comme Zurich, Berne ou Vaud, les Grisons et le Tessin sont eux aussi fortement représentés. Cela confirme que les cafés-récits suscitent un intérêt bien au-delà des grands centres urbains. Cette diversité géographique explique également pourquoi un tiers des répondant·es considère les longs trajets comme un obstacle. Le souhait de renforcer les échanges à l’échelle régionale et de développer des offres de proximité devrait donc gagner encore en importance ces prochaines années.

Les résultats de l’enquête dessinent ainsi une orientation claire pour l’avenir : renforcer la visibilité des cafés-récits, encourager les échanges, développer des ressources utiles pour la pratique et accompagner les personnes qui souhaitent mettre en place des cafés-récits dans leur région.

Nous remercions chaleureusement toutes les personnes qui ont participé à cette enquête pour leur confiance, leur ouverture et leurs nombreuses idées. Leur contribution nous aide à faire évoluer le Réseau et à construire ensemble la suite de cette aventure.

Le 16 mars 2026, l’assemblée générale du Réseau Café-récits s’est tenue à Zurich. Outre les affaires habituelles de l’association, l’assemblée a également été marquée par quelques adieux et bienvenues.

 

Toutes les décisions sont consultables dans le process verbal de l’assemblée générale. Les personnes présentes ont approuvé les comptes annuels et le rapport annuel. Ce dernier offre un aperçu des différentes activités de l’année écoulée.

Des changements ont eu lieu au sein du comité : nous avons pris congé d’Emmanuelle Ryser et nous la remercions chaleureusement pour son engagement au sein du réseau. Pascale Ernst a été nouvellement élue au sein du comité. Formée en pédagogie sociale, elle travaille depuis près de 30 ans dans le domaine des addictions. Praticienne du travail autour des récits de vie, elle a également fondé l’atelier d’écriture « Cailloux Blancs ». Elle apprécie particulièrement le format du café-récits, qui allie la profondeur des échanges à une forme accessible à toutes et à tous.

 

Des changements ont également lieu au niveau de la coordination régionale. En Suisse italophone, nous disons au revoir à Valentina Palluccha après cinq années d’engagement, avec une grande reconnaissance pour son travail de développement et son implication. Chiara Bramani lui succède. Mère de famille vivant à Mendrisio, elle est convaincue que la rencontre, l’échange et le partage d’histoires sont des moments précieux du quotidien. Ou, pour le dire avec ses mots : « Les mots partagés donnent du goût au quotidien et ouvrent de nouvelles perspectives. » En Suisse romande, Evelyne Mertens succède à Anne-Marie Nicole à la coordination régionale. Evelyne était jusqu’ici active dans le projet « Bibliothèques » et connaît très bien le réseau. Anne-Marie Nicole reste engagée au sein du réseau et continuera à s’investir dans le domaine des cafés-récits avec des personnes âgées.

L’enquête en cours auprès des membres et des personnnes intéressées est un thème important pour le réseau. Elle aborde des questions centrales : quelles offres sont pertinentes ? Qu’est-ce qui facilite la participation ? Par quels canaux atteignons-nous nos membres ? Les retours obtenus permettront de développer le réseau de manière ciblée et d’affiner les offres existantes.

Le Réseau Café-récits est en constante évolution, porté par des personnes engagées, de nouvelles idées et un intérêt commun pour des échanges de qualité.

Toute personne souhaitant s’impliquer est cordialement invitée à réfléchir, à contribuer et à partager ses histoires.

 

Comment élaborer efficacement de bonnes questions pour un café-récits sans perdre en profondeur ? Cet article montre comment un flux de travail assisté par l’intelligence artificielle peut précisément soutenir ce processus : grâce à des prompts précis, il est possible de générer des questions structurées et ouvertes qui éveillent les souvenirs et incitent à raconter des histoires.

 

Par Doris Kaufmann, animatrice de cafés-récits à Lucerne

Au cœur de cette approche se trouve une idée simple mais efficace : à partir d’un thème, par exemple « Les loisirs à travers le temps », l’IA crée un ensemble de questions structurées selon une trame temporelle : passé, présent, futur. D’autres dimensions telles que les relations, les émotions ou les évolutions sociétales sont également prises en compte. L’accent est mis sur un langage clair et bienveillant, ainsi que sur des questions ouvertes permettant l’émergence d’histoires personnelles.

Les prompts ne sont pas des produits finis, mais des points de départ. Les questions générées doivent toujours être relues, sélectionnées, puis adaptées si nécessaire. Elles offrent également une source d’inspiration et facilitent grandement l’entrée dans la phase de préparation.

Pour la génération d’images destinées à des flyers ou à des publications, j’utilise une approche en deux étapes. Au lieu de créer directement une image, j’utilise d’abord un chatbot pour formuler un prompt visuel détaillé, idéalement en anglais, car de nombreux générateurs d’images produisent ainsi des résultats plus précis. Ce prompt est ensuite inséré dans un outil approprié afin de générer des images dont l’atmosphère est cohérente et qui soutiennent visuellement le thème. La lumière, l’ambiance, les personnes et les petits détails jouent ici un rôle déterminant pour rendre le récit tangible.

L’ensemble du processus poursuit un objectif clair : faciliter la préparation grâce à l’IA, sans compromettre la qualité de la rencontre. En effet, le café-récits vise toujours à créer un espace propice aux souvenirs personnels, aux récits vivants et aux véritables liens humains.

Celles et ceux qui souhaitent tester cette approche trouveront dans l’article original (en allemand) un modèle concret de prompt ainsi que des informations complémentaires sur les outils et leur utilisation.

Le 22 novembre 2025, des animatrices et animateurs de Suisse alémanique se sont réunis à Olten pour une intervision. Autour d’un café-croissant, l’ambiance était conviviale. Très vite, une évidence s’est imposée : la question de la journée préoccupe beaucoup de monde.

 

L’entrée en matière était à la fois simple et efficace. « À quoi vous fait penser le mot hiver ? », a demandé notre coordinatrice régionale Natalie Freitag. Les réponses étaient personnelles, surprenantes, parfois joyeuses, exactement comme dans un café-récits. Ensuite, la co-animatrice Katrin Oplatka a présenté des éléments issus de la pédagogie théâtrale, notamment « mensonge ou vérité », des questions sociométriques et une présentation de chacune et chacun à partir de leur propre trousseau de clés : « Il en dit plus sur nous qu’on ne le pense. »

Un court sketch a particulièrement bien résumé la thématique : Natalie prépare un café-récits, Katrin hésite. Qui va venir ? Dois-je dire quelque chose de particulièrement intelligent ? Je ne connais personne… La scène a suscité des rires, et rappelé une situation et des questionnements que la plupart des participantes et participants connaissent bien.

Les échanges qui ont suivi ont permis de rassembler tout ce qui motive les personnes à venir – ou non. Il est apparu que ce sont souvent les détails qui font la différence : une invitation personnelle est plus efficace que n’importe quel flyer. Venir à deux facilite considérablement la venue, la régularité crée de la confiance, un thème intéressant suscite la curiosité et le sentiment que la participation « en vaut la peine » joue souvent un rôle décisif. À l’inverse, certaines hésitations sont un frein : est-ce que je vais m’y sentir à ma place ? Est-ce que je connais quelqu’un ? Des facteurs comme l’horaire, le lieu ou un agenda chargé entrent également en jeu. Et aussi, même le terme « café-récits » peut, selon les personnes, évoquer davantage une thérapie ou un groupe d parole qu’un échange vivant.

Au-delà de l’analyse des obstacles, de nombreuses idées concrètes ont émergé pour attirer des participantes et participants : les collaborations avec des organisations partenaires solides ont été citées comme particulièrement efficaces. Il est également essentiel d’utiliser différents canaux de communication, de l’approche personnelle aux newsletters, en passant par WhatsApp ou les médias locaux comme les bulletins communaux ou paroissiaux. Et un mot est revenu sans cesse : persévérer. Car la confiance et la notoriété ne se construisent pas du jour au lendemain. Une remarque de Gert Dressel, venu de Vienne, le résume particulièrement bien : « Le lieu et le moment comptent souvent plus que le thème. »

À l’aide de l’IA, Yves Oesch, l’un des participants, a constitué une boîte à idées originale. Des lieux inhabituels ont été évoqués, par exemple dans une buanderie (avec pour thème « Les drames du planning de lessive »), dans un centre de recyclage entre les conteneurs de verre usagé, ou même sur un banc public ou dans un compartiment de train avec pour slogan « un café contre une histoire ». Ces lieux permettent de rencontrer les gens là où ils se trouvent déjà ou de les surprendre volontairement. Les idées créatives pour la communication allaient des invitations en bouteille dans les fontaines aux fameux biscuits porte-bonheur contenant un message chez le boulanger, en passant par de vieilles cartes postales dans les boîtes aux lettres. Particulièrement charmant : des marque-pages avec invitation, glissés dans des livres choisis à la bibliothèque, là où le public cible se trouve déjà. Conclusion unanime : pour toucher les gens, il faut oser sortir des sentiers battus, avec une pointe d’humour.

D’autres réflexions particulièrement intéressantes ont porté sur le nom même du format. Faut-il toujours parler de « café-récits » ? Une autre appellation permettrait-elle de toucher de nouveaux publics ? Yves Oesch propose ainsi des alternatives : « Salon des histoires du quotidien », « Conversation de fin de journée » ou « Cercle d’anecdotes ». La méthode reste pourtant inchangée : un espace animé où les personnes partagent leurs histoires personnelles, librement, dans le respect et sans jugement. Et c’est précisément là que réside la force des cafés-récits : les gens ne viennent pas par obligation, mais parce qu’ils ont une histoire à raconter.

 

Écouter des récits de vie est tout aussi important que de les raconter. Les cafés-récits créent un cercle vertueux, porté par les personnes qui y participent, dont les éléments centraux sont le souvenir, le récit et l’écoute.

 

Partager ses expériences, c’est transmettre une partie de soi-même. Cela renforce le bien-être social et émotionnel. En même temps, cela favorise le développement de compétences importantes, telles que la mémoire et l’expression orale.

Dans ce contexte, nous nous réjouissons de renforcer le projet « Cafés-récits avec des personnes âgées ». En 2025, l’association Réseau Café-récits a reçu un soutien important de la Fondation Promotion Santé Suisse. Cela nous permet non seulement de continuer à promouvoir la méthode et de développer de nouveaux projets, mais aussi d’investir notre énergie et notre expertise plus particulièrement dans les activités avec les personnes âgées. Nous savons que les effets positifs sont multiples, notamment en termes de participation sociale (et donc de lutte contre l’isolement) et, plus généralement, d’une meilleure qualité de vie.

Ce soutien n’est pas seulement important pour nous sur le plan financier. Il est également un signe de reconnaissance et nous conforte dans l’idée que nous sommes sur la bonne voie. Nous tenons à remercier tout particulièrement la codirection pour son précieux travail. Cette année, un changement important est intervenu : Rhea Braunwalder, co-directrice avec Marcello Martinoni depuis la création de l’association, a transmis le témoin à Vanda Mathis. Un grand merci à Rhea pour son engagement sans faille au fil des ans. Nous souhaitons également la bienvenue à Vanda. Avec elle, Marcello et toute l’équipe opérationnelle, nous allons continuer d’avancer en accordant autant d’attention aux grands projets qu’aux nombreuses petites tâches courantes.

Michela Luraschi
Membre du comité de l’association Réseau Café-récits

Lire le Rapport annuel 2025

 

À l’occasion des dix ans d’existence du Réseau Café-récits, cet article propose un retour en arrière sur les origines des cafés-récits.

 

Par Evelyne Mertens*

Dans les années 1970-1980, les cafés-récits émergent dans un contexte de profondes transformations sociales, marqué par des avancées en matière d’égalité politique et juridique (réforme du droit de la famille, droits des femmes, accès à l’université). En Allemagne, en Autriche et en Suisse, une société civile dynamique donne naissance à des mouvements écologistes, féministes et pacifistes, tout en promouvant des réformes éducatives. Ces initiatives visent à rendre visibles et audibles les récits des « petites gens », dans une démarche d’émancipation collective.

Au début des années 1980, des projets de partage de récits biographiques apparaissent en Allemagne et en Autriche. Dès 1978, les habitants de Hochlarmark (Ruhr) se réunissent pour « reconstituer l’histoire de la vie du quartier à travers des échanges, des écrits personnels, des photographies et des archives » (Hochlarmarker Geschichtsverein, 1981, p. 317 ; Günter, 1982), visant une « cohabitation culturelle » et une meilleure acceptation des différences, notamment sociales et culturelles (Hochlamarker Geschichtsverein, 1991, p. 4). À Francfort-sur-le-Main et Karlsruhe, des cafés-récits, intégrés à des projets urbains participatifs, ont permis d’identifier les besoins des habitants et de préserver les connaissances locales (Lilischkies et al., 2006). Rapidement, ces initiatives ont dépassé le cadre historique et éducatif, s’étendant à des groupes de l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest dans une optique de réunification.

Dès ses origines, le récit biographique en groupe a dépassé la simple reconstitution de l’histoire d’un quartier ou d’une localité. Pour celles et ceux qui y prennent la parole et y trouvent une écoute, ces échanges représentent une opportunité de mieux se comprendre, tout en découvrant le parcours des autres. Ces démarches sont toujours ancrées dans une réflexion sur le présent et projetées vers l’avenir. Les cafés-récits et autres cercles de parole ne se sont toutefois pas présentés comme des dispositifs thérapeutiques. Leur vocation, hier comme aujourd’hui, reste d’offrir un espace ouvert à toutes et tous, où chacun·e peut partager son histoire et écouter celles des autres.

Au printemps 1982, l’Université populaire d’Ottakring organise, en partenariat avec l’Université de Vienne, une série d’activités baptisées « Je suis venu de la campagne à la ville ». Il s’agit d’un groupe de discussion intergénérationnel où des anciens et des jeunes — surtout des étudiants en histoire — partagent leurs récits personnels. L’objectif est de s’éloigner des événements majeurs pour valoriser la complexité de la vie quotidienne et ses histoires (Blaumeiser et Wappelshammer 1997, p. 448). Dans plusieurs zones rurales de Basse‑Autriche, l’association « Verein für erzählte Lebensgeschichte » (Association pour les récits de vie) a, jusqu’en 1988, mis en place dix‑neuf « groupes de discussion encadrés » spécialement destinés aux femmes âgées et animés par des femmes au chômage. C’est finalement dans le quartier berlinois de Wedding qu’un premier « café‑récits » est organisé sous cette appellation le 5 septembre 1987. Initié par Sabine Gieschler et Andreas Lange, il est prévu comme une manifestation ouverte au public (Gieschler, 1999).

À partir des années 1990, la notion de « travail biographique » s’impose (Blimlinger et al. 1996), faisant des cafés-récits et des cercles de discussion des outils clés de cette approche (Caduff, 2002 ; Kohn et Caduff, 2010 ; Dressel et Novy, 2009). Ces années sont marquées par l’émergence de l’histoire orale et d’une « histoire vue d’en bas », inspirée par des initiatives anglaises et suédoises, où chercheur·ses, historien·nes amateur·trices, étudiant·es et acteur·trices de la société civile recueillent directement des récits de vie et des histoires personnelles. Ce mouvement, encouragé par des universitaires et des formateur·trices, permet aux individus de raconter et d’interpréter leurs propres expériences, rompant ainsi le monopole de l’histoire imposé par les élites. Centré sur les groupes marginalisés (femmes, ouvriers, populations rurales, etc.), ce courant met en lumière des histoires souvent ignorées. En Allemagne et en Autriche, il a permis de révéler les réalités vécues sous le nazisme, tandis qu’en Suisse, il a soulevé des questions sensibles, comme celle des enfants concerné·es par les mesures de coercition à des fins d’assistance.

En Suisse, les premiers cafés-récits, inspirés du modèle berlinois, apparaissent plus tardivement, dans les années 2000, portés par Ursula Caduff et Lisbeth Herger. Ces initiatives ciblent surtout les personnes âgées et les projets locaux, accompagnés de formations continues. À la différence du modèle allemand, pensé à l’origine comme un échange entre plusieurs personnes devant un auditoire, leurs cafés‑récits mettent l’accent sur la participation de toutes personnes présentes (Kohn et Caduff, 2010 ; Kohn 2020). Les cafés-récits, permettent aux personnes âgées isolées de rompre leur isolement en partageant leurs savoirs et expériences, tout en participant activement à la vie sociale. Selon Ursula Caduff, « l’échange et la transmission de connaissances empiriques dans le cadre d’événements modérés » permettent également de démystifier de manière vivante « des images souvent instrumentalisées à des fins politiques » et de lutter contre les préjugés (Blaumeiser et Wappelshammer, 1997, p. 446).

Les récits partagés dans les cafés-récits ne sont pas toujours restés cantonnés à un cadre intimiste : ils furent également relayés auprès d’un public plus large, contribuant ainsi à façonner la mémoire collective d’un quartier, d’une commune ou même d’une région entière. Publier des récits de vie peut représenter une forme de reconnaissance envers les narratrices et narrateurs, leur offrant en retour une visibilité et une valorisation de leurs témoignages. Mettre en lumière ces histoires fait d’ailleurs souvent partie intégrante du travail biographique et mémoriel (Dressel, 2000). À l’inverse, il a toujours été possible — et cela reste vrai aujourd’hui — de laisser ces récits dans le cadre confidentiel où ils ont été partagés, afin de ne pas décourager de potentiel·les participant·es et de préserver l’accessibilité des espaces de parole. Le potentiel d’intégration sociale du récit en groupe peut rapprocher des personnes d’horizons différents. Depuis ses origines, le récit biographique en groupe incarne une démarche résolument démocratique : il favorise non seulement le lien social, mais joue aussi un rôle dans le bien-être psychique au sein d’une société marquée par la diversité.

*Ce texte est un résumé de l’article en allemand «Erzählcafés, Gesprächskreise – Die Anfänge» de Johanna Kohn, Gert Dressel und Jessica Schnelle dans le livre «Erzählcafés. Einblicke in Praxis und Theorie» (p. 30-43), Beltz, 2022.

Les cafés-récits invitent les personnes âgées à partager leurs souvenirs et à discuter entre elles. Le Réseau Café-récits met à la disposition des professionnel·les qui travaillent avec des personnes âgées de nouveaux supports pratiques pour les aider à planifier et à organiser ces rencontres, et leur montrer comment le récit biographique peut enrichir le quotidien et renforcer le bien-être des personnes âgées.

 

Les personnes âgées possèdent une richesse inestimable d’expériences et d’histoires qui méritent d’être écoutées, partagées et valorisées. Grâce à ses nouveaux documents, le Réseau Café-récits aide les institutions, les animatrices et animateurs ainsi que toute personne intéressée, à mettre en valeur cette richesse. Les cafés-récits créent un espace privilégié pour les récits biographiques et à l’écoute mutuelle. Ils favorisent les rencontres, donnent du sens et encouragent la participation, en particulier là où la routine et l’isolement marquent le quotidien.

« Il suffit de quelques chaises, d’un thème et d’une personne
qui anime pour créer une communauté. »

Les nouvelles publications résument les connaissances et les expériences issues de la recherche et de la pratique et aident les professionnel·les, les bénévoles et les institutions à organiser des cafés-récits et à les intégrer dans leurs activités quotidiennes auprès des personnes âgées.

  • Argumentaire pour les institutions pour personnes âgées
    L’argumentaire résume les principales raisons d’organiser des cafés-récits dans le domaine des personnes âgées. Il décrit les bienfaits des cafés-récits, comment ils favorisent les rencontres et les échanges, permettent une réflexion biographique et peuvent prévenir la solitude. L’argumentaire est complété par des conseils pratiques pour une mise en œuvre dans le cadre d’une institution ou d’un quartier.
  • Brochure pour les animatrices et animateurs 
    Cette brochure pratique s’adresse aux animatrices et animateurs, qu’ils soient débutants ou expérimentés. Elle fournit des informations sur la vieillesse en général, relève le caractère particulier des cafés-récits pour personnes âgées et propose une check-list pour leur mise en œuvre. Elle suggère des thèmes qui stimulent les souvenirs et ouvrent la discussion. Quelques témoignages illustrent la variété des histoires et l’émotion que peuvent susciter les cafés-récits.
  • Modèles de concepts pour une mise en œuvre réussie
    Ce document présente cinq modèles éprouvés illustrant comment mettre en place des cafés-récits avec des personnes âgées dans différents contextes, qu’il s’agisse d’offres institutionnelles, d’initiatives citoyennes ou de projets communaux. Elle rappelle les conditions cadres favorisant un ancrage durable, les ressources nécessaires et les synergies possibles dans le cadre de coopérations.

Les cafés-récits sont bien plus qu’une simple animation : ils créent des liens. Ils sont des espaces de conversation dans lesquels les personnes renouent avec elles-mêmes et découvrent les autres au travers de leurs histoires de vie.

Les documents ont été élaborés dans le cadre du projet « Cafés-récits et personnes âgées », soutenu par les fondations Walder, Paul Schiller et Cornelius Knüpffer. Tous les documents sont disponibles gratuitement :

« Raconter les cultures du soin en fin de vie » est un projet de recherche participatif mené par l’Institut des sciences infirmières de l’université de Vienne et l’association Sorgenetz. Des personnes de tous âges ont partagé leurs expériences personnelles sur la mort, le deuil et la fin de vie lors de cafés-récits. Une expérience riche… Gert Dressel, partenaire associé du Réseau, Katharina Heimerl, Evelyn Hutter, Barbara Pichler et Elisabeth Reitinger, membres de l’équipe de projet, nous en parlent.

 

Il faut le reconnaître, certaines et certains d’entre nous étaient plutôt sceptiques au départ. Est-il possible de raconter ses propres expériences liées à la fin de vie, à la mort et au deuil dans des cafés-récits ? Ne risquons-nous pas de rouvrir des blessures déjà refermées ? Et comment allions-nous agir en tant qu’animateurs et animatrices ? Avons-nous les compétences nécessaires pour cela ?

Les premiers cafés-récits ont lieu au Caritaszentrum für Sozialberufe (Centre Caritas pour les professions sociales) de Vienne, avec des élèves en formation d’aide sociale aux personnes âgées, comme cela s’appelle en Autriche, et au FH Campus Wien, avec des étudiantes et étudiants en soins infirmiers. Avant de s’essayer eux-mêmes à l’animation, ces jeunes racontent leurs expériences. Nous sommes surpris, émus et touchés par la façon dont ces jeunes partagent leurs expériences et leurs histoires sur la fin de vie : la mort prématurée d’un frère ou d’une meilleure amie, le fait de ne pas pouvoir faire son deuil après le décès de sa grand-mère, etc. Les larmes coulent, par de petits et grands gestes, ces jeunes montrent qu’ils sont là les uns pour les autres. Mais il arrive aussi que ces cafés-récits soient l’occasion de grands éclats de rire. Nous, les animateurs et animatrices, participons également aux récits et les larmes ne sont jamais très loin. Nous nous laissons emporter par l’émotion. Lors de la réflexion commune qui suit, nous soulignons à quel point cette expérience de narration et d’écoute a été précieuse, bienfaisante et fédératrice, et à quel point il est bon que celles et ceux qui, d’ordinaire, écoutent et se soucient des autres, soient eux aussi écoutés.

Comme dans un miroir grossissant

Nous sommes plusieurs à animer des cafés-récits et d’autres formats narratifs similaires depuis de nombreuses années. Mais, comme rarement ailleurs, ces cafés-récits consacrés à la fin de vie ont clairement révélé ce que ces événements peuvent apporter, comme dans un miroir grossissant.

Nous aimerions vous présenter brièvement Ulrike. À la retraite depuis de nombreuses années, Ulrike participe à l’un des cafés-récits. Elle reste longtemps silencieuse, écoute les histoires des autres, puis raconte brièvement, d’une voix émue, sa propre expérience : « Mon troisième fils est mort à l’âge de deux mois, et mon problème jusqu’à aujourd’hui est que je n’ai pas eu le droit de faire mon deuil ; on m’a interdit de pleurer sa mort. Cela fait déjà cinquante ans. Cela me fait encore mal. » Après coup, elle déclare : « J’ai été très surprise d’avoir parlé aussi ouvertement de choses très personnelles. J’ai senti qu’il y avait là un groupe très attentif et qu’il ne m’arriverait rien d’horrible. Il y avait beaucoup d’amour et d’acceptation, et c’est pourquoi j’ai osé me confier. » Une autre participante a déclaré que les cafés-récits étaient un espace où la honte et le jugement n’avaient pas leur place.

Dans les cafés-récits, on ne comment pas ce qui est dit, du moins pas spontanément. On ne conseille ni ne propose de solutions. On écoute simplement les personnes qui se racontent. Et c’est exactement ce qu’Ulrike a vécu et apprécié, car elle ne cherchait absolument pas de solution ; le fait de raconter son histoire et d’être écoutée lui a permis de se libérer d’un poids.

Plus d’informations sur le site du projet

Film réalisé par Dorothea Kurteu

L’équipe de projet tient à remercier tous les partenaires et le Ministère autrichien de l’éducation, des sciences et de la recherche, qui soutient le projet d’octobre 2022 à octobre 2025 dans le cadre du programme OeAD – Sparkling Science 2.0.

Que se passe-t-il lorsque des personnes de milieux différents discutent autour d’un café et d’un gâteau ? Il en ressort de la proximité, de la compréhension et de nouvelles perspectives. C’est précisément l’objectif de notre participation à l’#initiativediversite du Pour-cent culturel Migros.

La Suisse est multicolore. Le pays réunit différentes langues, cultures, générations et projets de vie. Et pourtant, de nombreuses personnes vivent plutôt côte à côte qu’ensemble. L’#initiativediversite veut changer cela.

Les cafés-récits créent un espace de rencontre authentique. L’accent est mis sur les expériences personnelles et les récits de vie, par exemple sur le thème de la diversité : comment se présente-t-elle au quotidien ? Comment vivons-nous la différence ? Qu’est-ce qui nous unit malgré nos différences ? Quels sont les défis et les chances de la diversité ? Et que pouvons-nous apprendre les un·es des autres ? Chacun·e raconte ses propres expériences, tout le monde écoute, sans commenter ni juger. C’est précisément ce qui rend les cafés-récits si précieux.

Parler ensemble pour un vivre vraiment ensemble

Afin d’encourager le « vivre ensemble, vraiment», le Pour-cent culturel Migros lance un concours permettant de gagner 1 000 bons de 250 francs chacun en juin. Des sachets de semences avec le code QR du concours seront disponibles du 9 au 29 juin dans les magasins Migros.

Parmi les activités possibles, les gagnant·es pourront organiser une rencontre sur le thème de la diversité au quotidien. Que ce soit dans le salon avec des ami·es, lors d’un apéritif avec des voisin·es ou dans un espace public, chaque café-récit est unique. La particularité : il n’y a pas besoin de grand apparat, mais seulement d’ouverture d’esprit et de curiosité. Et peut-être d’une tranche de gâteau.

Un soutien pour réaliser son propre café-récits

Grâce au bon Migros, les hôtes peuvent veiller aux plaisirs des sens : café, apéritif ou fleurs sur la table, tout ce qui crée une bonne atmosphère.

En plus du bon, il y a aussi une aide concrète pour l’organisation : en collaboration avec le Réseau Café-récits, un guide pratique a été élaboré avec des questions pour guider la conversation. En outre, les gagnant·es peuvent participer à une introduction en ligne gratuite afin de gagner en assurance dans le déroulement et trouver l’inspiration pour l’organisation du café-récits.

La diversité commence par la communication. Participez et rassemblez les gens !

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